Affichage des articles dont le libellé est J'ai lu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est J'ai lu. Afficher tous les articles

16 janvier 2017

Tout (ou presque) sur Christophe Colomb


Christophe Colomb.
Ils étaient 87. Un an de vivres dans les cales. Et l’aventure comme seul moteur. Le 3 août 1492 au matin, trois caravelles quittent le port de Palos de la Frontera, à Huelva, dans le sud de l’Espagne. A leur tête, Christophe Colomb, la quarantaine, qui voit là s’exaucer le rêve de toute une vie.
Pétri de lectures classiques, la tête pleine des mythes nés des récits de Marco Polo, Colomb sait que la Terre est ronde et il entend rejoindre les Indes, l’Asie, en filant droit vers l’ouest. Direction : Cipango (le Japon), Cathay (la Chine) et leurs richesses infinies. Voilà plus de quinze ans que Colomb s’échine à convaincre de la pertinence de son projet. On imagine l’excitation qui est la sienne, alors.

Colomb ment sur les distances parcourues pour ne pas effrayer ses marins

Les trois caravelles.
L’histoire est connue. Mais elle a été lissée, améliorée, par les générations successives. Abîmée, aussi. Les massacres, l’esclavage… Tout cela est loin, encore, en ce 3 août. La seule certitude, ce sont les Canaries. Après… Ce sera l’inconnu.
On a la Nina, quatre mâts, 60 tonneaux, des voiles triangulaires et pour elle son agilité à se mouvoir sur les flots. Puis la Pinta, un poil plus grande, des voiles carrées, la plus rapide. Et la Santa-Maria, difficile à manœuvrer avec ses 120 tonneaux. Ces trois navires, après une escale aux Canaries, où il a fallu réparer le gouvernail de la Pinta – ça commence bien ! – perdent de vue la terre le 9 septembre.
Très vite, l’équipage s’inquiète. On va tomber dans le vide, être mangé par les monstres marins, buter contre les grandes barrières de feux qui, c’est bien connu, bordent les limites de la Terre… Colomb, pour calmer les esprits, ment régulièrement sur les distances parcourues. A la baisse. Quelques lieues enlevées tous les jours au décompte officiel… A une époque où l’on ne voyage qu’à la boussole et au quadrant, c’est très faisable.
L’ennui, c’est que s’il peut tricher sur le chemin, il ne le peut pas sur les jours qui passent. Les marins, impatients, lorgnent tous ces petits signes repérés sur la mer. Là, des herbes qui flottent. Ici, des bouts de bois. Dans le ciel, des oiseaux. Autant d’indices tendant à prouver que le rivage n’est pas loin. Mais autant de signes déçus, à chaque fois. Ces fausses joies accumulées rendent tout ce beau monde nerveux. Ça complote, grogne contre Colomb, ce fou idéaliste qui mène les bateaux au désastre, forcément.

Rodrigo de Triana est la premier,
dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492,
à apercevoir la terre.
« Terre ! Terre ! », dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492

Le 8 octobre… non rien, juste un canard. Mais, dans la nuit du 11 au 12, enfin, Rodrigo de Triana entre à jamais dans la postérité en étant le premier à crier « terre ». La flottille accoste aux Bahamas, sur l’actuelle île Watling (San Salvador). Pas question, pour autant, de s’y attarder. « Je ne veux pas perdre de temps et voir si je peux toucher Cipango », écrit Colomb.
Les trois caravelles poursuivent donc leur route, d’îles en îles, nombreuses dans la région. Souvent, des indigènes se montrent sur les plages. Leur premier réflexe est de fuir. Le second est de se laisser saisir par la curiosité, l’adoration… Ces hommes blancs, barbus, montés sur ces maisons flottantes… Ces sont forcément des dieux, tombés du Ciel… Les pauvres, s’ils savaient.
On en voit, plus audacieux que d’autres, venir en canoë aborder ces êtres étranges. Ils sont « nus comme leur mère les a faits », ainsi que les décrit Colomb. Ils sont pacifiques, curieux de tout, s’enthousiasment pour le moindre troc : des petits morceaux de vaisselle ou de verres cassés, contre du coton, des perroquets multicolores. La fascination est réciproque, mais la force est du côté des Européens. Colomb demande expressément à ce qu’on respecte les « Indiens ». A terre, quand avec ses hommes il visite les villages désertés, il veille à ce que rien ne soit volé, ni même déplacé. L’Europe découvre alors le hamac – on ne remerciera jamais assez ces Amérindiens pour cette invention magique.

La Navidad comme premier fort, en Haïti
Cathédrale, actuelle, de Cap Haïtien, où fut fondé le premier
fort, La Navidad.

Le 28 octobre, Colomb débarque à Cuba. Il pense avoir touché le continent. La Chine, si fameuse Chine dont parlait Marco Polo… Il n’en démordra pas avant longtemps : ici, c’est l’Asie. Comment imaginer qu’il puisse s’agir d’un nouveau monde, un vrai… Quelques éclaireurs sont envoyés à l’intérieur des terres. Ils en reviennent avec des récits fabuleux – des villages de près de 1000 habitants, des contacts toujours cordiaux, eux qui sont accueillis comme des dieux… Mais pas d’or, rien de bien précieux. C’est ennuyeux. On est là pour ça, quand même, faudrait voir à ne pas l’oublier. La tension monte, parmi les Européens. Pinzon, la capitaine de la Pinta, s’impatiente. Il prend ses distances avec Colomb, sur la Santa-Maria, et s’égare fort opportunément. De l’or, vite, de l’or.
Puis, le 5 décembre 1492, voilà Haïti (Hispaniola). Les mêmes jeux. La fuite des autochtones, d’abord. Puis les échanges de babioles. « Ils n’ont pas d’armes, sont tous nus, n’ont pas le moindre génie pour le combat et sont si peureux qu’à mille ils n’atteindraient pas trois des nôtres », remarque Colomb. Il rajoute juste après une phrase qui, a posteriori, donne quelques sueurs froides : « Ils sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tout autre travaux qui seraient nécessaires. » Ça rigole moins, du coup, hein ?
Le soir de Noël, la Santa-Maria s’échoue. De cet accident naît le premier établissement européen du « nouveau monde », La Navidad, aujourd’hui non loin de cap-Haïtien, en Haïti.
Colomb y laisse 39 hommes et, dès le 16 janvier 1493, remet le cap vers l’Espagne. Le retour est difficile, avec de nombreuses tempêtes. Les marins pensent ne jamais revoir leurs terres natales. Pourtant, le 18 février, ils voient la terre. Ils n’ont aucune idée d’où ils se trouvent – pas de GPS à l’époque. Ils apprennent que ce sont les Açores. Ouf, c’est la bonne route. Un mois de plus et, le 15 mars 1493, c’est le grand retour en Espagne. Il faut imaginer l’effet produit, sur la foule, par ces Indiens qu’on a ramenés, ces perroquets. L’Histoire est en marche. Plus rien ne pourra l’arrêter.

Fils de tisserand, découvreur dans l’âme

Diego Colomb, fils de.
Colomb, lui, sitôt à terre, ne songe qu’à repartir. L’homme est fascinant. Petit-fils de paysan, fils de tisserand, né à Gênes, sans doute, il vient de nulle part et, aujourd’hui, parle aux plus grands. Les Rois catholiques pour commencer, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Il a obtenu d’eux des garanties considérables sur ses futures découvertes, un titre de vice-roi, une proportion, importante, sur tout ce qui reviendra des « Indes »…
La fortune l’attend, assurément, et ne comptez pas sur Colomb pour cracher dessus. Question de principe. Pour autant, autre chose que l’argent l’anime. Colomb, en bon homme de la Renaissance qui s’installe, a soif de découverte et d’aventures. Empreint de religiosité, il veut apporter la foi catholique aux Indiens, pense que cela se fera tout seul, sans heurt. Il a surtout en lui un vieux rêve : participer à la libération des Lieux saints, Jérusalem. L’argent du négoce « transatlantique » (appelons cela ainsi) servira à cela. Financer cette nouvelle croisade qu’il appelle de ses vœux. En bon pragmatique qu’il est, il entend aussi assurer l’avenir des siens. Ses frères Bartolomé et Giacomo, ses fistons Diego et Fernando. On le verra, au soir de sa vie, impotent, atteint de goutte et la vue de plus en plus basse, lutter pied à pied, pour faire valoir ses droits.
C’est que, forcément, la roue du destin tourne. En attendant, Colomb repart, avec 17 navires et près de 1500 hommes, le 25 septembre 1493. Il longe la Dominique, puis la Guadeloupe, Saint-Martin, Porto-Rico, avant de remonter vers Haïti et le fort de La Navidad. Il y arrive le 25 novembre… pour y découvrir l’horreur, lui qui avait « vendu » à ses hommes moult merveilles.
Des 39 compagnons laissés moins d’un an plus tôt, il n’en reste aucun. Que des corps en décomposition, le camp en décomposition. Le choc est terrible. Tu parles d’un jardin d’Eden… Les nouveaux venus ont la vengeance à la bouche envers les Indiens qui ont fait cela, le cacique Caonabo en tête. Colomb, lui, se veut conciliant. Son rêve est plus grand que cela.

La Isabela, pour oublier l’échec de la première colonie

Ruines de La Isabela, en République dominicaine.
En janvier 1494, il fonde La Isabela un peu plus loin, près de l’actuelle Puerto Plata, en République dominicaine. Puis, en s’enfonçant dans l’intérieur des terres, un troisième fort, Saint-Thomas. Colomb poursuit quant à lui ses explorations maritimes – Jamaïque, puis Cuba. Il ne revient à La Isabela qu’en septembre. Pour y découvrir qu’en son absence on y a mené la belle vie. Des choses pas forcément jolies-jolies avec des Indiennes… Forcément, cela crée des tensions avec les autochtones.
Colomb tente de reprendre la main. C’est difficile, d’autant que le site choisi pour l’implantation n’est pas franchement idéal. Rajoutez un petit séisme sur tout ça et comprenez que le brave Colomb y use sa santé (mais pas trop son moral, à toute épreuve). Il renvoie les fauteurs de troubles en Espagne, tandis qu’il s’échine à remettre la colonie d’aplomb. C’est une grave erreur : en Espagne, où tout se joue, ses ennemis s’en donnent à cœur joie contre lui. Calomniez, calomniez, il en restera bien quelque chose…
Le 11 juin 1496, Colomb est finalement de retour en Espagne, avec Caonabo prisonnier avec lui. Son frère Bartolomé le remplace, sans plus de succès, à La Isabela. Colomb met presque deux ans avant de pouvoir repartir, pour un troisième voyage. Il prend le large le 30 mai 1498, passe par Madère, puis file au sud, jusqu’au Cap Vert, avant de remonter par les côtes du Venezuela et du Panama pour, enfin, revenir à La Isabela. Nous sommes le 31 août 1498, et il est plus que temps. Le frérot galère face aux Indiens révoltés – le temps où ils pensaient avoir affaire à des dieux est déjà loin ! – et face aux insurrections des espagnols eux-mêmes, menées par Francisco Roldan.

Colomb mis aux fers et renvoyés en Espagne
Et le vainqueur est... Amerigo Vespucci.

Le grand-œuvre de Colomb commence largement à lui échapper. Sa colonie est un désastre, l’or n’est pas franchement au rendez-vous – pas autant qu’il le voudrait -, les cabales contre lui se multiplient en Espagne et bon nombre de ses anciens compagnons parcourent les mers à la découverte de nouvelles terres. C’est le cas d’un certain Amerigo Vespucci, par exemple, qui flirte avec le Honduras et le Yucatan dès 1497-1498.
A la fin de l’année 1500, les Rois catholiques envoient sur place Francisco Bobadilla avec la charge de gouverneur, ayant pouvoir sur tous. Tous… y compris Colomb. Le désaveu est terrible. Les trois frères Colomb sont bientôt arrêtés, mis aux fers, et renvoyés en Espagne.
Infatigable, Colomb parvient à faire (un peu) valoir ses droits. Il est libéré et repart, en mai 1502, pour un quatrième, et ultime voyage. Après la route habituelle des Antilles, il longe le Honduras en août et septembre. Les Indiens aperçus à cette occasion semblent d’une tout autre trempe que ceux des îles. Plus riches, mieux vêtus.

D'échecs en échecs pour son ultime voyage

En janvier 1503, c’est le Nicaragua et la Costa Rica. Colomb y fonde la colonie de Belen, sur la côté de Veragua. Les autochtones résistent. Les combats sont durs. Les massacres sanglants. Colomb mate tout ça, - colmate plutôt - et repart. La suite n’est qu’une succession de galères. Des tempêtes en veux-tu en voilà, des Indiens pas commodes. Colomb, ballotté par ces coups du sort successifs, est tel un boxeur presque KO. Il va d’îles en îles, malade en plus, sans plus beaucoup de prise sur les événements. Sans ressource, il revient en Espagne le 7 novembre 1594. Pour ne plus en repartir, passant les dix-huit qui lui restent à vivre à tenter de faire valoir ses droits. Le vieux marin, à défaut de pouvoir continuer à arpenter les océans, se bat à coups de lettres et de suppliques. Il meurt le 20 mai 1506, à 55 ans.

A lire
Christophe Colomb, par Marie-France Schmidt
Christophe Colomb, la découverte de l'Amérique, journal de bord

24 février 2016

Azteca, de Gary Jennings


Il y a 500 ans, les premières "maisons flottantes" espagnoles naviguaient aux abords des cotes aztèques. Des bateaux, évidemment. Chargés d'hommes et d'armes. De conquistadors prêts à tout pour conquérir la gloire et la richesse. Le début de la fin pour toutes ces populations amérindiennes. Vaincues par la variole, par Cortés, par des fusils quand elles n'avaient que des flèches, des armures quand elles n'avaient que leur torse à opposer en résistance. Par des chevaux quand elles allaient à pied...
Azteca, de Gary Jennings, c'est ça : "l egrand roman d'une civilisation disparue", comme l'édition de poche est justement sous-titrée. Pas de la grande littérature, non, mais les 1053 pages s'avalent toutes seules cependant.
Le reste est à lire sur Apache Mag.





21 septembre 2015

La dernière nuit du Raïs : Khadra se met dans la peau de Kadhafi et rate son pari

Yasmina Khadra a du talent. D'habitude... Mais pas avec cette Dernière nuit du Raïs, qui s'avère sans intérêt. Le sujet, pourtant - la dernière nuit de Kadhafi - avait de quoi nous émoustiller. Sans doute en attendions-nous trop.  


On en attendait tant. Peut-être trop. Sans doute trop. La déception n'en est que plus grande. Terrible. Cette Dernière nuit du Raïs, de Yasmina Khadra, n'a strictement aucun intérêt. On a eu beau chercher, on n'a pas trouvé une seule envolée littéraire à se mettre en mémoire. Rien qui nous surprenne. Aucune phrase qui nous scotche. Rien. Que du plat. Du quelconque. Du paresseux.
Comme si le sujet - la chute de Kadhafi - avait fait peur à Khadra. Trop historique. Trop réel. Trop frais, aussi. Comme s'il s'était avéré tellement difficile de se mettre dans la peau d'un homme encore très présent dans les esprits. La fiction, assurément, échoue ici à se frayer un chemin dans la dure réalité.

Khadra refuse de rentrer par effraction dans la tête du Raïs

Certes, personne n'y était, dans la tête de Kadhafi, à l'occasion de sa dernière nuit, avant sa capture puis sa mort. Mais puisque Khadra a choisi ce thème pour son roman, il aurait dû se laisser aller, malgré tout. Y entrer par effraction dans la caboche du Raïs. Et tout nous dégueuler sur le papier, ensuite.
La mégalomanie de l'homme. Son refus de céder. Sa certitude de s'en sortir, toujours. Puisqu'il en est toujours allé ainsi, depuis des décennies... Ou alors l'exact contraire : la peur d'un homme traqué, qui n'est plus rien. Ses doutes. Ses remords. Ses certitudes qui s'effondrent.
L'un ou l'autre. L'un et l'autre. Qu'il en fasse un homme ou un monstre, qu'importe. Mais qu'il en fasse quelque chose de son Raïs déchu. On n'a malheureusement qu'une piètre bouillie à se mettre sous la dent. Vaguement mâchée. Tout de suite recrachée. Manquant, qui plus est, cruellement de mise en contexte.

Un manque de mise en contexte pour un Kadhafi bien peu crédible
Mouammar, du temps où ça allait encore pas mal.


Si l'on n'a plus en tête la Révolution libyenne, alors on est paumé, forcément. Vous vous souvenez du CNT ? Vous vous souvenez de Benghazi ? D'Abou Bakr Younés ? De Mansour Dhao ? Un court rappel des faits n'aurait pas été superflu. Mais encore, voilà qui n'est qu'un détail.
Le plus ennuyeux, vraiment, est qu'on ne retient rien de cette Dernière nuit du Raïs, après lecture. On y voit un Kadhafi d'abord très humain, reclus dans une maison de Syrte, incapable de comprendre pourquoi son bon peuple a pu se retourner contre lui. C'est très logique, cela dit. Attendu. Mais mal conduit. On est désolé de dire cela, tant on admire Khadra, mais c'est maladroit, vraiment. Même pas forcément très bien écrit.
Khadra prête à Kadhafi des réactions qui ne paraissent pas crédibles. On l'imagine plus politique dans une telle situation, Kadhafi. Plus vindicatif. Plus fou que jamais. Comme une bête blessée. Il fallait en faire des tonnes, sur cette morgue du dictateur en colère, acculé, sur le point de finir comme un vulgaire Ben Ali...

Jean Teulé bien meilleur que Khadra

Or de rage, il n'y a point. Pas plus de laisser-aller, non plus. C'est de l'entre-deux mollasson. Ses flashbacks vers son enfance, ses débuts de tyran, sont plus ennuyeux qu'autre chose. A aucun moment ils ne donnent de rythme du récit, qui s'enfonce dans la nuit, comme Kadhafi s'enfonce dans le néant.
Quant à l'hallali, elle rate sa cible, là aussi. Une description plus lassante que poignante. Pas aussi forte, ça non alors, que la crudité des images, qu'on a tous vues, avec le regard hagard, terrible, de Kadhafi. Du lynchage public d'un homme, un Jean Teulé, avec Mangez-le si vous voulez, a tiré des pages plus précieuses pour la littérature.

Vous trouverez-ici, des vidéos et un article explicatif publiés sur le site de L'Obs, à l'époque.

14 septembre 2015

Il y a 500 ans, Marignan pour oublier Pavie

Il y a 500 ans jour pour jour, le 14 septembre 1515, François Ier remportait sa bataille de Marignan. Bon, beaucoup grâce aux Vénitiens, c'est vrai. Et encore plus grâce à un coup de bol, mais il gagnait quand même.
Et le bougre en profita pour construire sa gloire. A posteriori surtout. Après Pavie, dix ans plus tard où, là, il se prit une bonne grosse taule. La bataille de Marignan pour oublier le désastre de Pavie, en somme.
Apache Mag vous explique tout en détail ici-même. Ou là, si vous préférez. En s'appuyant sur le très bon livre de Didier Le Fur.

10 août 2015

Panique à la banque II, à l'ombre du Führer : de la Chine aux cercles d'extrême-droite français, un polar au coeur du système bancaire européen

Vous êtes fascinés par la crise de 2008 ? Vous vous dites que c'est un formidable terrain de jeu pour l'imaginaire ? Alors Panique à la banque, chez i-éditions, est fait pour vous : un polar entre fiction et réalité, qui nous plonge au coeur du système bancaire européen.


La chute de Lehman, en 2008. La crise financière qui devient mondiale. Sept ans que ça dure, et toujours pas d'éclaircies en vue... Un cas d'école aussi romanesque que fou. Si le cinéma s'est évidemment déjà inspiré de ces milieux financiers fascinants, via Margin Call ou Le Loup de Wall-Street, la littérature n'est pas en reste. Et française, la littérature, s'il vous plaît !
Il en va ainsi avec Panique à la banque II, à l'ombre du Führer, paru chez i-éditions. Hein ? Quoi ? "II" comme tome 2, c'est ça ?! M'enfin, vous dites-vous : en voilà un qui veut nous faire lire deux livres d'un coup, le malotru ?

Entre fiction et réalité

Certes, nous vous y engageons. Mais pas de panique... ce "Panique II" se lit indépendamment du premier. Dans un subtil mélange entre fiction et réalité "historique" - les faits tels qu'ils se sont produits - on y suit les aventures de Gauthier de Montpazier, patron du Crédit national de France, la première banque du pays.
Gauthier, inquiet des niveaux d'endettement record des pays européens, doit recevoir chez lui, à Paris, son confrère allemand, Hans Müller, pour faire le point de la situation en Grèce, en Italie, au Portugal, en Espagne et, bien sûr, en France. Partout, c'est la grosse "de-mer", et Gauthier et ce bon vieil Hans, parfaits dans leur rôle du couple franco-allemand sauveur de l'humanité, doivent se dire des "choses", comme on dit.

Un polar entre fiction et réalité,
avec la sauvegarde de l'euro - ou pas -
au centre du jeu. 
Un homme abattu en pleine rue, et c'est tout le système financier européen qui tremble

Las, Hans Müller est abattu en pleine rue, juste devant le siège du Crédit national de France. Au-delà de la vie de Müller, c'est tout le système économique et financier européen qui se trouve ainsi mis en danger... Que la presse ou les marchés l'apprennent et ce sera la chute des cours de Bourse partout, assurément.
Et puis, est-ce l'homme, Hans Müller, qu'on souhaite vraiment atteindre ? Ou bien plutôt, à travers lui, l'euro, monnaie moribonde mais qui, si elle venait à s'écrouler, emporterait avec elle tout un pan de l'économie, et beaucoup de nos certitudes ?

Des cercles mafieux chinois aux milieux d'extrême-droite en France

L'enquête débute pour Gauthier et son collègue Venugo, aussi discrètement que possible, sous la protection - et la surveillance - des services élyséens du président Sarkozy. Elle les mène en France, en Allemagne, en Chine et en Argentine et, des milieux mafieux chinois en passant par les cercles d'extrême-droite français, ne manque pas de rebondissements.
Ce sont d'ailleurs eux, ces rebondissements, qui font le sel de ce roman. Comme dans tout bon polar, ils sont essentiels au bon déroulement de l'histoire. Et les auteurs, Gordon et Marbot, en maîtrisent les subtilités avec bonheur. C'est notamment vrai pour la partie chinoise du livre, franchement excellente. Et puisque le tome 3 est déjà annoncé, avec la Grèce - tiens, tiens - en toile de fond, on a vraiment hâte.



Panique à la banque II, à l'ombre du Führer
L.Gordon et Olivier Marbot

21 juillet 2015

Madame Royale, Kim Jong-il et Le roi Bohème

A défaut de cinéma - ce n'est pas l'envie qui nous manque, plutôt le temps - quelques rapides conseils de lectures et de théâtre.

 

Comment ça, il ne se passe plus rien par ici ? Même pas vrai... Bon, ok, un peu c'est vrai. Mais que voulez-vous, les journées ne font que 24h, et les semaines 7 jours. Pour autant, on ne baisse pas les bras, et il se passe d'autres petites choses pas très loin d'ici, du côté d'Apache Magazine. Quelques critiques de livres, notamment. Et, un peu, de théâtre aussi. On commence par les bouquins ?

De Madame Royale au fabuleux pays des Kim

Parfait. Madame Royale, d'abord. Non, non, pas Ségo, l'autre, la princesse, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, unique survivante de la prison du Temple, et dont Chateaubriand disait qu'elle dominait toutes les ruines. Une femme de caractère, princesse royale perdue dans un XIXème siècle aux idées nouvelles qu'elle ne pouvait pas comprendre, pas admettre. Une biographe un brin fadasse dans son écriture, mais intéressante malgré tout, signé Hélène Becquet.
On change d'époque et de genre, ensuite, pour se délecter de la folie des Kim, en Corée du Nord, et notamment de celle de Kim Jong-il, sinistre dictateur complètement taré, papounet du tyran actuel, Kim Jong-un. Papa Kim était dingo de ciné, figurez-vous : au point de faire enlever, dans les années 1970, le couple star du cinéma sud-coréen. Paul Fischer, dans Une superproduction de Kim Jong-il, raconte cette folle histoire : Shin et Choi, huit ans prisonniers au pays des Kim. Une histoire complètement dingue.

Le roi Bohème au Lucernaire

Un peu de théâtre pour se changer les idées ? Voilà qui n'est pas pour me déplaire. On fonce donc voir Le roi Bohème, au théâtre du Lucernaire. Mais il faut se dépécher alors : c'est jusqu'au 8 août 2015 et pas plus tard. Une mise en scène d'une inventivité folle pour une pièce qui vous fera vous apitoyer sur la déchéance d'un homme sans pour autant, surtout pas, tomber dans le misérabilisme. C'est même tout le contraire : un bon bol de jouvence, porté par un Sébastien Amblard, seul en scène, franchement admirable. 

24 janvier 2015

Même les politiques ont un père : de bonnes anecdotes mais guère plus

Et si leur enfance expliquait tout... Même les politiques ont un père se promet d'aborder des questions psychologiques pour expliquer pourquoi nos politiques sont ce qu'ils sont. Las, le livre ne tient pas ses promesses et il faut en réalité souvent se contenter d'anecdotes, plus ou moins savoureuses.


Qu’est-ce qui peut bien pousser nos hommes et femmes politiques à se lancer dans une telle vie ? Pourquoi tant d’ambitions ? Pourquoi ce besoin de plaire, toujours, de se montrer, de pavaner ?
Non, parce que bon, pour un qui devient Président de la République – avec les emmerdes qui vont avec – y en a quand même une belle palanquée qui doit se contenter d’un Conseil général ou d’un Conseil régional merdique, à aller le dimanche matin, dès potron-minet, inaugurer la foire au boudin de Saint-Bougnard-les-Olivettes.
Et ils y vont, pourtant, avec la foi du nouveau converti, sans se rendre compte que plus grand-monde ne les prend au sérieux, ni ne les respecte, ni ne les envie… Quoi, alors ? Quelles failles mystérieuses pour expliquer une telle abnégation ?

Douze cas trop disparates

Avec « Même les politiques ont un père », d’Emile Lanez, on espérait avoir une réponse. Un début de réponse, à tout le moins. Et si ces failles étaient psychologiques ? S’il fallait rechercher dans la relation au père pour avoir le fin mot de ces ambitions étranges ?
Emilie Lanez, journaliste au Point, passe au crible douze cas pratiques contemporains : Sarkozy, Touraine, Moscovici, Valls, Le Pen, Bayrou, Baroin, Belkacem, Copé, Montebourg, Royal et Hollande.
Douze cas bien trop disparates pour qu’on puise en tirer une conclusion. C’est l’inconvénient majeur du livre : ces douze vies sont tellement différentes qu’on n’a finalement pas la réponse à notre question. A savoir aucune clé « psycho » pour comprendre le monde. Leur monde…
Cela ressemble furieusement à douze mini-bios sur l’enfance des chefs. Rien de plus. Ce n’est pas inintéressant, certes, mais cela ne répond pas au cahier des charges. Pire : pour ces douze récits tendant à prouver, souvent au forceps, que le rapport au père explique sinon tout, du moins beaucoup, combien d’autres ont pu être volontairement écartés, car ne rentrant pas dans « l’angle » ? Pour douze pères détonants, combien de pères « normaux », mais avec des fistons néanmoins engagés en politique, et ambitieux ?
Les Sarkozy, père et fils.
Source : Le Point.
Adeptes des livres sur la psychologie, passez donc votre chemin, vous serez déçus. Amoureux des petits cancans et des petites histoires, en revanche, n’hésitez pas : ce « Même les politiques ont un père » se lit vite et bien, sans déplaisir, même si on sent clairement qu’on a entre les mains de la littérature jetable. Sitôt lue, sitôt oubliée…

Sarkozy, le supplice du Pal

Dans le lot, quelques anecdotes assez folles, quand même. Comme ce commentaire, aussi terrible que laconique, de papa Rocard à propos de la carrière de son petit Michel : « Il a fait moins de conneries que je n’imaginais. » Un Rocard dont on se demande bien pourquoi, d’ailleurs, on ne le retrouve que relégué dans l’intro du livre et pas avec un chapitre à lui tout seul… Car, visiblement, son père était… particulier dirons-nous.
Dans le genre chtarbé, cela dit, il n’arrive pas à la cheville de Pal Sarkozy… Odieux et sinistre personnage que celui-là. On le voit louer le courage de Cécilia d’être ainsi parti et clamer, fier comme un coq, que jamais une femme ne l’a quitté, lui. Et puis il y a ce passage, aussi, ce passage surtout : Emilie Lanez le raconte énumérer le prénom de chacun de ses enfants, leur taille et leur revenu annuel. « Guillaume, 1m90 et des centaines de milliers d’euros. Olivier, 1m89 et des millions d’euros (…). Il n’a pas évoqué Nicolas. Il n’a donné ni sa taille, ni le montant de ses émoluments. (…) On lui fait remarquer cet oubli obsédant. “Il est tout petit, il tient de Dadue (la mère, Ndlr). Pour faire de la politique, il faut avoir des complexes, Nicolas en a beaucoup”. »
Là, au moins, le livre tient ses promesses : ces putains de failles psychos, on se les prend en pleine tronche. Et Nico avec. De quoi ainsi mieux comprendre ce goût de la revanche, de la bravade qui, sans cesse, semble l’animer…
Mais le soufflé retombe dès le chapitre suivant avec Marisol Touraine et son sociologue de père, Alain : la figure tutélaire et intellectuelle du papounet est censée expliquer la discrétion et le côté bûcheuse, « pas spectaculaire mais efficace », de fifille… On est mollement convaincu.

Que penserait papa de tout cela ?
Baroin, Beauvau au nom du père

De même, Moscovici est supposé devoir sa réputation de dilettante parce que papa Serge, tristement distant, était un éternel « àquoiboniste », méfiant de tout. Sa réaction, quand Pierre sort 6ème de l’ENA ? « Sixième à ton école de plomberie ? Tu aurais pu travailler. » On a connu mieux pour motiver un homme…
Xavier Valls, de son côté, tombe en dépression comme on tombe au champ d’honneur, et voilà Manuel qui s’en va « trouver son exutoire dans l’engagement politique ». Tout est bon pour ne pas être à la maison, après tout… Pourquoi pas, cela se tient. Mais voilà que le parcours de Marine Le Pen est lui l’exact contraire, baignant dans la politique depuis son plus jeune âge. Que comprendre, alors ? Que tirer, comme conclusions ?
On renonce donc à tirer le profil psychologique de ces gens-là pour ne plus s’intéresser qu’aux anecdotes, parfois savoureuses il est vrai. Marine Le Pen, toujours. Pour son passage en Première (tu parles d’un exploit !), elle reçoit une carte imprimée à l’effigie de son père. Au recto, la phrase type et froide, très bureaucratique, dactylographiée – « j’adresse mes félicitations à la militante ». Au verso, de la main du père cette fois, un petit mot : « Je suis fier de toi ma chérie ». Ou comment, en somme, chez les Le Pen, « politique et tendresse paternelle se confondent toujours ».
Plus loin, voilà François Baroin. Et une confession intéressante : « Je me suis battu pour ce ministère (de l’Intérieur, Ndlr). Je voulais y mettre le nom de Baroin. Il m’aurait suffi de l’occuper deux heures pour être fier. » La raison ? Son père Michel fut un temps commissaire de police… La place Beauvau en hommage au paternel. Joli…
Jean-François Copé, à l’âge de 8 ans… collait des posters de Pompidou sur les murs de sa chambre d’enfants… Sans commentaire. Allez si, un quand même : au se-couuuuuuuurs… On lira, aussi, les histoires de Jacques et Ségolène Royal, de Georges et François Hollande. D’Arnaud Montebourg aussi. Pas mal. Quelque fois éclairant. Mais rarement beaucoup plus.

Même les politiques ont un père,
Emilie Lanez
Editions Stock

16 novembre 2014

Gorbatchev, fossoyeur malgré lui du communisme

C'était il y a 25 ans. Le mur de Berlin tombait et il est de bon ton d'en attribuer une partie des mérites à Mikhaïl Gorbatchev. L'occasion de se pencher sur le destin de cet homme, "président" de l'URSS entre 1985 et 1991. D'autant qu'une récente biographie vient de sortir, signée Bernard Lecomte.



Apparatchik bon teint, Gorbatchev est vu comme le tombeur du mur de Berlin. En réalité, il n’a pas fait tomber grand-chose, si ce n’est lui-même, de son piédestal. Mais au moins faut-il lui reconnaître, et c’est déjà énorme, d’avoir su accepter les virages de l’histoire, à défaut de les avoir tous impulsés.
Et pacifiquement, surtout. Sans jamais avoir imaginé, une seule seconde, faire intervenir les chars. C’est si facile, pourtant, de faire appel aux chars… Si tentant, même, quand on est l’héritier de Staline et Brejnev.
La grande gloire de Gorbatchev, autant que son drame personnel, est d’avoir été le fossoyeur du communisme. Quelle responsabilité, pour un seul homme. Tirer un trait sur 70 ans d’histoire soviétique. Par quels dilemmes a dû passer cet homme, né en 1931, pur produit du « système », pour en arriver là…

La parabole de l'oeuf 
Comment réformer ce qui n'est pas réformable?
Cruel dilemme que celui qui se pose à Gorbatchev
quand il arrive au pouvoir en URSS, en 1985.

Quand il arrive au pouvoir, en 1985, il a la clairvoyance de comprendre que l’URSS va droit dans le mur. Qu’il faut engager des réformes, coûte que coûte. Elles sont passées à la postérité, répondant aux noms de perestroïka et de glasnost, restructuration et transparence.
Deux révolutions majeures au pays des Soviets. Comprend-il, Gorbatchev, quand il engage ces politiques, qu’il s’attelle à un programme insoluble ? Comment réformer et moderniser un système qui n’est ni réformable, ni modernisable…
Bernard Lecomte, dans une récente biographie consacrée à Gorbatchev, évoque ainsi la parabole de l’œuf pour résumer cette difficulté : « la seule manière de changer sa forme, c’est de le briser ». Vous pouvez essayer chez vous, c’est frappé au coin du bon sens, tout pareil que se lécher le coude est impossible…

Jusqu'ici tout va bien...
De roi du monde en 1985 à un pathétique 0,51% des voix en 1996

Et voilà donc notre Gorbatchev embarqué dans cette sale histoire : obligé de réaliser l’irréalisable. Il s’y échine pendant plus de six ans, cela dit, le bougre. Avant de devoir s’avouer vaincu, acculé piteusement à la démission le jour de Noël 1991, alors même que, depuis longtemps déjà, son pouvoir s’était réduit comme peau de chagrin.
L’histoire d’un homme passé de maître du monde, chef de la deuxième puissance mondiale, à président fantoche, méprisé de tous et plus écouté par personne. Un destin finalement aussi grandiose que triste. Gorbatchev, incapable d’admettre que, bien que jeune encore – il a 60 ans tout juste quand il quitte le pouvoir -, il fait partie du passé, sans plus aucun espoir de revenir aux premiers plans…
Le malheureux, s’accrochant à ses rêves de pouvoir, tente pourtant un pitoyable retour sur la scène politique en 1996. Il est, cette année-là, candidat à l’élection présidentielle russe. Il y croit dur comme fer, fait campagne, coupé de la réalité, et s’obstine plus qu’il ne faudrait. « Si je fais moins de 30% des voix, c’est que l’élection aura été truquée », pérore-t-il encore à la veille du premier tour, rapporte son biographe.
Il rassemble finalement… 0,51% des voix. C’est pathétique. Cruel, aussi, car cet homme-là, qu’on le veuille ou non, est l’un des rares géants de la fin du siècle dernier. Un nom qui restera. Et qui mérite donc qu’on se penche un peu plus sur son histoire.

Au commencement était Privolnoe, dans le sud du pays
Le petit Mikhaïl, entouré de ses parents.

Le petit Mikhaïl Gorbatchev naît le 2 mars 1931 à Privolnoe, dans le sud de la Russie, pas très loin de l’Ukraine, à proximité de la mer Noire. Là-bas, c’est la campagne. Il est le fils de Sergueï et de Maria Gopkalo, tiraillé, déjà, entre deux cultures distinctes. A la maison, chez ses grands-parents, il y a une icône de la Vierge, prudemment recouverte d’un portrait de Lénine. Une sage précaution à une époque où les condamnations au goulag sont aussi fréquentes qu’une pluie sur la tronche de Hollande.
Gorbatchev est un garçon de la terre. Il travaille, dès l’adolescence, avec son père, à conduire les gigantesques moissonneuses-batteuses de l’agriculture collectivisée soviétique. Il fait cela même tellement bien qu’il est récompensé de l’ordre du Drapeau rouge du travail, en 1949. Il a 18 ans et, allié à ses bons résultats scolaires, c’est une formidable opportunité de se faire bien voir, et d’obtenir ainsi un poste à l’université de Moscou.

Raïssa et Mikhaïl, inséparables dès 1953.
Roi de l'agit'prop

C’est ainsi que le petit campagnard, encore mal dégrossi, découvre la capitale, à plus de 1500 kilomètres de chez lui. Il fait des études de droit et rencontre Raïssa, l’amour de sa vie, qu’il ne quittera plus. Les deux tourtereaux se marient en 1953, ont une fille, Irina, en 1955, et achèvent tranquillement leur vie estudiantine.
Gorbatchev, ambitieux, est bien décidé à faire carrière. C’est-à-dire à entrer dans le parti, et gravir les échelons, un à un, comme tout bon apparatchik qui se respecte. A la fin de ses études, en 1955, il est nommé à Stavropol, une ville de 120.000 habitants au sud de Privolnoe.
Difficile, pour un jeune loup aux dents longues, que de s’exiler ainsi, si loin de Moscou, où tout se passe et se décide. Mais il faut bien en passer par là. Il s’occupe, là-bas, de l’agit’prop au sein du Komsomol, l’organisation de la jeunesse communiste.
Un poste qui, excellent orateur comme il est, lui va comme un gant, consistant à sillonner la région pour y porter la bonne parole coco. Il s’y forge une jolie réputation et de solides amitiés.
Tout juste s’il lui faut apprendre à se montrer patient : sous-directeur, premier secrétaire, deuxième secrétaire… on ne plaisante pas avec la bureaucratie chez les Soviétiques. Il convient de bien passer par toutes ces étapes, sans en griller une seule. C’est que le système, il faut le savoir, est très gérontocrate : plus que le talent, l’âge est une qualité essentielle.

Patience et longueur de temps... 
Ceci n'est pas un lapin.

Une chance, quand même, pour la carrière de Gorbatchev : ses capacités sont remarquées et quelques-uns de ses protecteurs, promus ensuite ailleurs, gardent un œil sur ce petit jeune qui a du potentiel. Autre coup de bol : la région de Stavropol est réputée pour ses stations thermales. Parfait pour calmer les rhumatismes des vieillards cacochymes qui trustent le pouvoir central, à Moscou.
C’est ainsi qu’il fait la connaissance du tout-puissant patron du KGB, Iouri Andropov, en villégiature dans le coin. Un ambitieux comme Gorbatchev ne pouvait laisser passer l’occasion. Il lui sort le grand jeu et fait tout pour entrer dans ses petits papiers.
Mission parfaitement accomplie. Il est enfin lancé sur la voie royale : « élu » député du Soviet Suprême en 1969 avant, en 1978, de faire son entrée au secrétariat du comité central du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) à Moscou.
C’est le saint des saints. Là où se joue le pouvoir. Ils sont 80 dans ce secrétariat, 80 hommes triés sur le volet, avec un âge moyen de 67 ans. C’est dire si Gorbatchev, avec ses 47 ans au compteur, détone. Ce secrétariat, c’est l’antichambre du tout-puissant Politburo, le Graal à atteindre pour qui veut réellement peser sur la vie politique. Membre suppléant en 1979, il en devient titulaire en 1980 et, de loin le plus jeune parmi ses treize collègues, n’a plus qu’à attendre que la roue du temps ne fasse son œuvre.
Brejnev meurt en 1982, Andropov clamse en 1984, et Tchernenko casse sa pipe en 1985. Que des vieux machins monolithiques, incapables de voir que le monde change. Comme un retour au temps des villages Potemkine : cachez cette réalité économique désastreuse que je ne saurais voir…

Au pouvoir en mars 1985. Il a 54 ans seulement.
Tak jit’ nielzia, on ne peut pas continuer à vivre comme ça

Quand Gorbatchev est élu secrétaire général du PCUS, en mars 1985, l’heure est déjà grave. L’URSS, clairement, n’a déjà plus les moyens de ses ambitions. Et c’est tout le talent de Gorbatchev que de s’en rendre compte. Pour s’en sortir, si jamais cela est encore possible, on ne fera pas l’impasse sur de profondes et radicales réformes. « Tak jit’ nielzia », telle sa phrase fétiche, alors. Soit, littéralement, « on ne peut pas continuer à vivre comme ça »…
Première urgence : rajeunir les cadres. Exit les barbons, installés depuis des décennies. Place à de petits jeunots, comme lui. Dans le lot, Chevardnadze, nommé aux Affaires étrangères ou un certain Boris Eltsine, qui prend la tête du parti pour la ville de Moscou.
Au-delà des hommes s’engage surtout une politique d’ouverture audacieuse. Gorbatchev va à la rencontre des gens. Il les pousse à parler ouvertement. Même à critiquer. Mais que vaut cette liberté nouvelle si elle ne reste qu’au stade de la parole, sans actes concrets, propres à changer la vie quotidienne ? C’est cela qui importe. Sauf que des solutions économiques, Gorbatchev n’en a pas. Personne ne peut en avoir.
Le pauvre homme doit accepter son destin. « Si ce n’est pas nous qui le faisons, alors qui ? Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? » répète-t-il à l’envi. Cette course en avant, paradoxalement, est destructrice. La parole se libère, c’est une bonne chose, évidemment. Sauf qu’elle libère surtout les critiques.
Gorbatchev s’en prend plein la gueule. Il est incapable, et c’est son drame, d’améliorer la vie de ses concitoyens. Ainsi, très vite, star à l’étranger, adulé, il voit sa popularité s’écrouler dans son propre pays.

Eltsine, le Mélenchon russe, en rival n°1
Gorbatchev et Eltsine, deux rivaux qui se détestent.

C’est une opportunité rêvée pour les opposants de tous poils. Les vieux conservateurs staliniens, bien sûr, mais ceux-là sont marginaux, à moitié, déjà, plongés dans le formol. Non, c’est surtout de l’aile gauche que vient le danger. Ceux pour qui ça ne va pas assez loin, pas assez vite.
Boris Eltsine en est le représentant le plus talentueux. S’il est déjà porté sur la boisson, il n’est pas encore la grosse outre à vodka qu’on connaîtra plus tard. Pour l’heure, il est jeune, plein de fougue. Une sorte de Mélenchon russe (on sent qu’on va se faire des copains là…).
Il n’a pas de mots assez durs contre les privilèges de ses pairs. En substance, il fait mine de s’étonner et demande, en pleine réunion plénière, pourquoi le peuple, censé avoir le pouvoir, n’a rien à manger quand eux ont tout ce qu’ils veulent, se fournissant dans des magasins spéciaux, interdits au commun des mortels.
Un tel discours fait son petit effet sur le peuple, qui souffre de plus en plus. Partout, la colère gronde. Gorbatchev ne contrôle plus rien. Il le sait. Il cherche juste à gagner du temps. Sinon éviter l’inévitable, du moins le freiner.

Et le mur de Berlin tomba...
Son choix ? Le retour en arrière ou la fuite en avant 

Problème : en instillant une dose de suffrage universel dans les élections (concernant un tiers des futurs députés), il vient de perdre le peu de légitimité qui lui restait. Triste pantin, ainsi, que cet homme, élu par ses pairs au terme des « législatives » de 1989, quand son grand rival, Eltsine, l’est lui par le peuple. Que valent, alors, dans la foulée, les 95% des voix des députés qui le portent à la présidence du Soviet Suprême ?
Et comme si cette difficulté ne suffisait pas, voilà que se greffe, en plus, de graves tensions nationalistes, dans les Républiques sœurs, et notamment dans les pays Baltes, particulièrement agités. Partout, ça grouille de clubs politiques réclamant l’indépendance. Ambiance cahiers de doléance de 1789…
Gorbatchev se rend compte qu’il a contribué à créer un monstre incontrôlable. « Son choix, résume Bernard Lecomte, est entre le retour en arrière ou la fuite en avant ». Et encore… S’il peut encore espérer influer sur les pays satellites de l’URSS, il ne peut rien contre le mouvement de liberté qui s’empare des pays de l’Est. Le mur de Berlin tombe en novembre 1989 et cela vient le cueillir à froid. N’est-ce pas le signe patent de l’échec du communisme ? Cela fait réfléchir les Soviétiques, évidemment. Pourquoi ne feraient-ils pas tout voler en éclat, eux aussi ? Après tout, qu’ont-ils à perdre quand les magasins sont vides et l’économie à l’arrêt ?

Le psychodrame du putsch d'août 1991 
Eltsine se mue en héros national
à l'occasion du putsch d'août 1991.

C’est alors les lois fédérales – l’URSS – contre celles des Républiques. Gorbatchev, pour sauver ce qui lui reste de pouvoir, c’est-à-dire déjà plus grand-chose, fait alors des choix bien étranges. Puisque les réformistes ne l’écoutent plus, il se tourne vers les conservateurs. C’est un choix politique audacieux.
En grande partie tactique, aussi : je sécurise ma droite, que je pense pouvoir maîtriser, pour n’avoir plus qu’à me préoccuper de mon aile gauche. Malin, mais risqué. Son grand ami Chevardnadze en est effrayé. Il démissionne avec fracas en décembre 1990, dénonçant « l’avancée de la dictature ».
Et comment lui donner vraiment tort quand, en janvier 1991, alors qu’un coup d’Etat minable, mené par des pro-Russes, est organisé en Lituanie, Gorbatchev se contente de condamner mollement. Partout, c’est la consternation. Où est-il l’homme de la perestroïka ? Clairement, le seul homme qui incarne désormais la poursuite des réformes démocratiques, c’est Eltsine, président de la Russie.
Il le démontre, avec talent et courage, à l’occasion de la tentative de coup d’Etat, en août 1991. Gorbatchev pensait pouvoir mettre dans sa poche les conservateurs ? Cruelle erreur. Ils le trahissent, et le déposent en profitant de ses vacances dans sa villa de Foros, sur les bords de la mer Noire, bien loin de Moscou.

Fin de partie pour Gorbatchev, poussé à la démission
le 25 décembre 1991.
Eltsine donne le coup de grâce

Le monde entier apprend ainsi par une dépêche la mise à l’écart de Gorbatchev, officiellement « pour raisons de santé ». Un coup d’Etat en carton, mené par des branques, dont un certain Guennadi Ianaev.
Les putschistes sont risibles. Ils ne se donnent même pas la peine de couper les communications, de contrôler les principaux bâtiments, ni même de simplement arrêter les dirigeants politiques d’opposition. C’est pourtant le b.a.-ba.
Seul Gorbatchev est bloqué dans sa villa. Eltsine, lui, par exemple, reste libre et prend ses responsabilités. Loin de se planquer, il fonce au Parlement, monte sur un char qui se trouve là, harangue la foule et appelle aussitôt à la grève illimitée.
Il se mue en héros national. Contribue largement à l’échec du coup d’Etat. Gorbatchev est sauvé, remis sur son « trône », mais avec plus, comme rôle, que d’inaugurer les chrysanthèmes…
Elstine, en décembre 1991, met un terme définitif à cette farce. Président de la Russie, avec ses homologues ukrainien Kravtchouk et biélorusse Chouchkievitch, il annonce la création de la CEI, Communauté des Etats indépendants, qui s’approprie tous les pouvoirs d’une URSS qui n’existe plus que sur le papier. Gorbatchev, qui ne sert décidément plus à rien, n’a d’autre choix que de démissionner. Sa carrière est finie.

18 avril 2014

Apprenti gigolo : poussif et sans intérêt

Il y a Woody Allen et c'est toujours un plaisir. Mais, problème : il n'y a que Woody Allen dans cet Apprenti Gigolo, qui déçoit de bout en bout. Un film lent, sans trouvailles ni dialogues vraiment percutants. A oublier.


Ah ! Woody Allen... Quel gars ce Woody Allen... Vieilli, usé, fatigué, peut-être, mais quelle présence. Quel charisme. Heureusement qu'il est là, dans Apprenti Gigolo. Déjà qu'on s'ennuie ferme, tellement c'est lent, s'il n'y avait le brave Woody, on n'ose imaginer où l'on serait tombé. Ou plutôt si, on sait : dans les bras, velus, de Morphée.
Un film étrange, à y bien réfléchir. Une manière polie de dire qu'il est mauvais. Mais étrangement mauvais, alors. Sans rythme, sans effort de mise en scène. Sans rien, en fait. C'est gris, sombre, terne. Et c'est dommage.

Heureusement qu'il y a Woody

Les seules saillies, rares, dans les dialogues, sont réservées à Woody Allen. Un rôle taillé pour lui. Comme un hommage. Woody dans le rôle d'un petit gars dépressif et qui, cynique, s'en amuse. Mais sans que cela ne suscite guère toutefois, chez nous, qu'un petit rictus. Entre bienveillance et légère gêne. Parce que tellement facile, trop attendu.
Pour autant, rétrospectivement, on en garde un bon souvenir, de ces dialogues-là. En creux du vide attenant... Un vide peut-être en grande partie dû au fait que l'on ne soit pas dans la cible. Bien trop jeune pour ça, pensez-vous ! Deux amis, l'un libraire (Woody Allen), l'autre fleuriste (John Turturro), ont des problèmes d'argent et, pour y remédier, le premier devient le mac du second.
Woody Allen, what else?
Ce n'est pas tant avec le pitch qu'on n'est pas à l'aise (on ne le serait même que trop, petit canaillou que nous sommes). C'est surtout dans la distribution. John Turturro, 57 ans, et Woody Allen, 78 au compteur. Et pas spécialement des physiques des jeunes tombeurs, escort boy et compagnie. Tout ça pour dire que c'est, à notre sens, un film pour les joyeux quinquas. Question d'identification.

C'est poussif, très poussif

D'une lenteur dérangeante, Apprenti Gigolo ne réussit pas à attirer l'attention. Pas un instant. On s'ennuie. Même les scènes avec les deux chaudasses sur le retour, Parker (Sharon Stone) et Selima (Sofia Vergara) ne parviennent pas à titiller les zygomatiques. Pas plus que Vanessa Paradis, dans le rôle d'Avigal, qui traverse ce film avec la froideur d'un glaçon et la présence d'un poulpe. Un rôle paresseux. Comme si, pour Vanessa, le seul intérêt avait été ici de tourner avec Woody Allen.
On ne rit pas, pas plus qu'on ne sourit ou ne s'extasie sur un plan ou une lumière particulière. Bref, c'est poussif.


Bilan : On peut s'en passer - Moyen - A voir - Excellent
Note : 04/20