Affichage des articles dont le libellé est J'ai applaudi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est J'ai applaudi. Afficher tous les articles

05 mai 2015

L'Appel de Londres : quand les expatriés regrettent la France

Demouy, Lellouche et consorts. D'ordinaire, nous, justement, on sort. Reste que si cet Appel de Londres, qui se joue à la Gaîté-Montparnasse, n'est pas notre lot quotidien, il faut avouer que c'est plutôt pas mal fait. Du rythme et une jolie connivence sur scène.


Ici, on le confesse, on est plus Beckett que Guitry. Plus théâtre d'auteur que boulevard. C'est dire si on avait peur en se rendant à la Gaîté-Montparnasse voir L'Appel de Londres, avec la bande à Demouy. Oui, oui, la bande à Demouy, Vanessa Demouy, Classe mannequin, tout ça...
Snobisme boboïsant ? Non, non, même pas. On ne dit pas qu'on méprise le genre, surtout pas. Juste qu'on ne le comprend pas. Ne le connaît pas. Donc on avait peur. Mais on y est allés quand même. Car après tout, boudiou, que risquait-on, sinon passer un bon moment ? On n'était pas à l'abri.

Du rythme grâce à la variété des sujets abordés

La bande à Demouy, fidèle au poste.
Christian Vadim, David Brécourt et Philippe Lellouche. 
Et alors, et alors, piaffez-vous d'impatience ? Bah disons que si l'on pose son cerveau à l'entrée, alors cet Appel de Londres est plutôt honorable. Et disons surtout, c'est le plus important, que les autres riaient. Oui, ils riaient. Souvent. Et fort avec ça. Ce qui est vachement bon signe.
Il faut dire que, sur scène, la bande à Demouy, c'est-à-dire la susnommée plus Christian Vadim, Philippe Lellouche et David Brécourt, s'en donne à coeur joie. Ils prennent du plaisir, s'amusent, cela se voit, se sent et, donc, se transmet au public. C'est frais, c'est gai et c'est communicatif. Surtout quand ils se plantent. Surtout quand ils improvisent, sur une réplique ou deux.
Pour le reste, L'Appel de Londres n'est pas un chef-d'oeuvre d'écriture. Mais les faiblesses du texte sont compensées, en partie, par le rythme des sujets abordés. Lesquels sont variés. C'est bien simple, ça n'arrête pas, passant d'une discussion à l'autre, sans jamais de transitions. Ou alors bricolées à la va-vite.

Un 14 juillet à Londres

Rien de gênant à cela. Au contraire. C'est voulu. On est censé être, sur scène, dans un bar-restaurant français de Londres, tenu par Vanessa Demouy. Nous sommes le 14 juillet, jour de Fête nationale. Le bar, décoré aux couleurs de la France, attire en son sein quelques-uns des expatriés de Londres, à qui la France manque.
Il y a là l'écrivain raté, Vadim, grand escogriffe naïf, mais attachant. Lellouche, l'avocat idéaliste et Brécourt, le trader qui fait du pognon sans vergogne, parti pour de bêtes raisons fiscales. Bref, vous l'aurez compris, quatre personnalités représentant un peu tout ce qui se fait de bon, et de con, en France. Dans le désordre, l'arriviste, l'idéaliste engagé, l'artiste désengagé et le prolo tenancier de bar.

Discussions de comptoir
Des discussions qui passent du coq à l'âne.
(Une Grim pour nous, merci).

Tout ce beau monde n'est pas fait pour s'entendre. Et c'est bien pour cela que la discussion s'engage, tour à tour sérieuse, légère, tendue ou blagueuse. Ça débat, ça s'engueule, ça picole, ça refait le monde et ça n'évite pas les clichés. On est dans une belle et vraie discussion de comptoir comme on l'imagine avec, comme thèmes principaux, la France, ses vices et ses vertus, l'amour, l'amitié, le travail, la politique, les impôts. Tout y passe.

Un speed-dating franchement rigolo

Certains sujets peuvent être un peu lourdauds, mais c'est évidemment voulu. Et la mise en scène a l'intelligence de passer rapidement d'un cas à l'autre. De quoi ainsi ne pas se lasser - c'est l'analyse positive. Si l'on voulait prendre le contre-pied, on pourrait dire que c'est aussi de quoi ne pas s'engager : je suis si peu sûr de mon texte, du fond de mes propos, que je les fais s'enchaîner dare-dare, pour ne pas trop s'appesantir. Hop hop, ni vu ni connu je t'embrouille.
On a envie de retenir la première solution. Ne serait-ce que parce qu'on a nous-même expérimenté moult fois ces soirées où l'on refait le monde devant un verre. Et oui, oui, c'est vrai, c'est plutôt décousu, sautant du coq à l'âne (mais pas du Coca Light, nous on préfère la bonne grosse pinte de Grim, merci).
Dans le lot de ces scènes, quelques trouvailles franchement drôles, dont un speed-dating où les comédiens en font joyeusement des tonnes. Ce n'est pas intello pour un sou, alors que nous on aime se triturer les méninges (pour preuve, on vient de voir au cinéma Connasse), ce n'est pas d'une grande finesse d'écriture, mais c'est joué avec enthousiasme, bienveillance et complicité. C'est finalement trois jolis compliments.



L'Appel de Londres
de Philippe Lellouche
Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
Jusqu'au 27 juin 2015

09 février 2015

Les Lois de la gravité, un joli huis clos à Hébertot

Le théâtre Hébertot offre, avec ces Lois de la gravité, un joli huis clos entre un flic bourru et une femme venant s'accuser du meurtre de son mari, dix ans plus tôt. Un texte et une mise en scène très classiques, mais bien servis par un duo d'acteurs talentueux.


Un huis clos à la Garde à vue, le film de Claude Miller. Cela tombe bien, c'est aussi dans le cadre d'un commissariat de police que se place la pièce Les Lois de la gravité, au théâtre Hébertot. Un texte assez intemporel, pour une mise en scène très classique.
Vous l'aurez donc compris : si ces Lois de la gravité arrivent à tenir leur public en haleine, ce sera grâce à la performance du duo de comédiens incarnant qui le flic (Dominique Pinon), qui la fille venant se dénoncer (Florence Loiret Caille), ou ce ne sera pas.
Arriveront-ils à faire monter la tension ? Rendre l'atmosphère grave et tendue ? Ah ah vous aimeriez bien le savoir, hein, bande de petits canaillous ?! Allez, trêve de torture : la réponse est oui. On regrette la classicisme de l'ensemble, mais oui, mille fois oui, on passe un bon moment.

Une femme rongée par le remords

Un huis clos classique mais très bien maîtrisé
par Dominique Pinon et Florence Loiret Caille.
Le rideau se lève. Le décor se dévoile. Un bureau quelconque, un peu bordélique, avec ordinateur sans âge - du genre pas à écran plat, vous voyez le genre de vieillerie -, des papiers partout entassés. Au fond, une porte. Derrière le bureau, une fenêtre avec les stores fermés. Au bureau, un homme assis, qu'on sent accablé par le poids des ans, de l'ennui qui rôde.
Nous sommes un vendredi soir. Parti pour être calme. C'est-à-dire chiant. L'homme qu'on voit est flic. De garde. Il attend sagement, sans rien demander à personne, que le temps passe. Si possible sans emmerde. Et voilà que déboule une enragée, en la personne de Florence Loiret Caille. Accablée par le remords, elle vient se dénoncer pour un meurtre commis... dix ans plus tôt.
Celui de son mari, un être con et violent (pléonasme), passé par-dessus la rambarde du balcon pour voir si jamais il savait voler. Dans le milieu, on appelle ça une Mike Brant. La réponse fut non, s'étalant comme une grosse merde sur le bitume, en contrebas. L'enquête avait alors conclu à un suicide. La jeune femme, mère de famille, a repris sa vie, sans être inquiétée. On la plaignait, au contraire : pauvre veuve d'un suicidé.

Les mots de Jean Teulé
Une adaptation du texte de Jean Teulé.

Une décennie passe ainsi. Mais de moins en moins sereine. La jeune femme, la nuit même où le délai de prescription se termine, vient avouer sa faute. Le policier, joué par Dominique Pinon, n'en croit pas ses yeux. Jamais il n'a vu ça. Pensez donc : une femme qui a commis le crime parfait et qui vient se constituer prisonnière...
Une folie. C'est ce qu'il essaie, lui, le cynique, lui, le désabusé, lui qui ne croit plus en rien, et surtout pas en la justice, de lui faire comprendre. Le huis clos démarre. Il tient ses promesses. Parce que le dialogue, bien que très classique, est suffisamment bon pour emporter l'adhésion. Le texte est tiré de Jean Teulé, qu'on adore (il faut lire Je, François Villon !) : une valeur sûre.
Ce n'est pas lui se colle à la mise en scène, mais l'esprit est bien le sien. Son sens de la psychologie, simple, des personnages. Ses mots, toujours sobres mais qui touchent au coeur. Sa manière de construire son récit, souvent linéaire mais avec quelques envolées sublimes. Mais assez parlé de Jean Teulé puisqu'il n'est ici "que" l'auteur.

Très bon Dominique Pinon

Revenons à la pièce et évoquons Dominique Pinon. Il est parfait en flic bourru au coeur tendre. On sait, dit comme ça, ça fait mièvre, mille fois vu. D'une certaine façon, ce n'est pas faux. Un personnage comme ça, oui, on en a déjà vus. Mais on s'en fout. Son phrasé, son intonation, tout sonne juste.
Cet homme est grand et ce n'est pas nouveau. Avec un autre que lui dans le rôle, peut-être que le trop grand classicisme de la pièce nous aurait gênés. Pas là. Loué soit-il, ce brave poulet (ah ah vous l'avez ? Loué, poulet? ) (oui, on est sponsorisé ici, désormais, mais on essaie de le faire subtilement) (mangez du poulet, c'est bon).
Il faut dire un mot, aussi, de son acolyte. Pas au poulet, non, à Dominique Pinon : Florence Loiret Caille. Pas facile de jouer une femme affolée, paumée, qui prend la décision la plus importante de sa vie et qui, par définition, doit tâtonner, hésiter, montrer que son coeur s'emballe, que son corps ne suit pas forcément son esprit. Elle y parvient elle aussi avec justesse. Tout juste si on aurait aimé un peu plus de variation dans ses émotions. La voir passer par tous ses états, plus qu'elle ne le fait.

Un bon huis clos

De belles trouvailles pour casser le rythme du huis clos.
Malin.
C'est un détail cela dit. On n'a pas trop de temps mort venant alourdir la pièce. Au contraire, même : il faut saluer le troisième homme, qu'on n'a pas encore cité. Il s'appelle Pierre Forest, et il a un tout petit rôle. Enfin petit... oui, peut-être, mais essentiel à la bonne tenue de l'ensemble.
Il incarne le flic de faction au guichet d'accueil. A intervalle régulier, trois ou quatre fois, il vient mettre son petit grain de sel dans ce huis clos. Cela crée de belles et salvatrices coupures de rythmes. C'est malin et bienvenu pour redonner du souffle, marquer une pause avant de repartir dans le mano a mano du flic qui ne veut pas recueillir le procès verbal de cette femme qui s'accuse de meurtre.
Et on se surprend même, dans ce contexte un peu lourd, à, sinon rire, du moins sourire. Magie de deux-trois trouvailles de mise en scène intéressantes, venant rompre inopinément la tension générale. C'est malin, toujours. Encore une fois pas follement original, mais malin, propre, efficace.

Les Lois de la gravité
Théâtre Hébertot
Depuis le 5 février 2015

25 mai 2014

"Cyrano de Bergerac" : ultra-moderne solitude à l'Odéon

On pouvoir craindre que, débarrassé de ses plumes, Cyrano en perde quelques-unes, justement, de plumes. C'est tout le contraire. En survêtement et marcel, placé dans une salle d'une asile psychiatrique, il prend, au théâtre de l'Odéon, des accents ultra-modernes. La force du texte, couplé au talent, admirable, de Philippe Torreton, fait le reste pour emporter l'adhésion.


C'est fou comme une mise en scène change le ton d'un texte, d'une pièce. Oui, on en convient, on réinvente l'eau chaude, on sait. Il n'empêche. C'est frappant, et flagrant, avec ce Cyrano de Bergerac, joué au théâtre de l'Odéon.
C'est vrai, quoi. Même si la pièce est très contemporaine, écrite par Rostand en 1897, elle évoque un temps que les moins de 400 ans ne peuvent pas connaître. En gros, on est au XVIIème siècle, en costumes et en vers. Enfin ça c'est dans la perception classique de cette pièce. Car à l'Odéon, justement, si on est heureusement en vers (le texte original est respecté, juste un peu coupé), on n'est plus en costumes et on n'est surtout plus au XVIIème.
Où diable est-on, alors ? Dans une salle commune d'un asile psychiatrique, visiblement. Avec un Cyrano en marcel et jogging. Le Bret, Ragueneau, de Guiche aussi. C'est, dans un premier temps, assez déroutant, il faut l'admettre.

Torreton est un grand. On le savait déjà.
On en a la preuve encore une fois.
Un sublime Philippe Torreton

Mais, très vite, on se laisse porter par le texte, le talent des comédiens qui le déclament. Et, finalement, cette absence de costumes d'époque aide à mieux savourer la modernité, assez folle, sinon du texte - on est vers -, du moins des thèmes abordés. Il est question d'amour, si possible impossible, d'estime de soi et, finalement, d'altruisme. Pas besoin de développer davantage là-dessus, on connaît tous...
De même que l'on connaît tous les grandes tirades, qui ont fait la renommée du texte. Nulle utilité, donc, d'en détailler le menu, sinon pour souligner, une fois encore, la prestance et le talent de Philippe Torreton, qui porte ce texte avec des accents de sincérité qui emportent l'adhésion. Tout est juste, dans sa bouche. Sublime. Avec la bonne intonation, au bon moment. Il en éclipserait même ses camarades.
Disons même qu'il les éclipse, c'est un fait. Mais c'est aussi le texte qui veut ça, après tout. Si Cyrano est bon, la pièce l'est aussi. Or, Cyrano-Torreton est plus que bon. Vraiment. Et comme il n'est pas le seul à l'être, on ne boude pas son plaisir.

Skype pour moderniser la scène du balcon
Nez. Pic. Cap. Péninsule. Tout ça...


Il faut ainsi évoquer la mise en scène de Dominique Pitoiset. Elle est, pour le moins, audacieuse. A tel point, d'ailleurs, qu'on n'est pas bien sûr, nous, d'avoir tout compris. Pourquoi un asile psychiatrique? Mystère. Jouent-ils à Cyrano et ses amis ou sont-ils les personnages? Mystère aussi. En même temps, reconnaissons à Pitoiset une bonne excuse : livrer une explication en bonne et due forme, cela aurait été trahir le texte original, en y rajoutant une scène, au début ou à la fin, pour nous donner les clés du pourquoi du comment de ce foutu asile...
Et puis, si on ne sait pas ce qu'on fait dans cet asile, on y est foutrement bien, malgré tout, et c'est bien là l'essentiel. Torreton s'amuse, c'est visible, prenant ici une posture de coureur portant la flamme olympique, ou là un petit sourire moqueur. Donc nous aussi, on s'amuse et adhère. Pleinement.
Au-delà de ces artifices scéniques, en soi déjà réjouissants, il faut évoquer, mais sans trop en dire, la scène du balcon, où Cyrano souffle à Christian les mots doux que Roxane souhaite entendre. Une chieuse, soit dit en passant, cette Roxane, que de vouloir des vers et de jolies strophes quand un "je t'aime", simple, mais pourtant efficace, ne lui suffit pas. Chaudasse, va. Allumeuse.

La musique, via ce jukebox, habille joliment le texte.
Bashung en résonance avec Cyrano

Mais on s'égare. La scène, donc. Elle prend à l'Odéon une tournure ultra-moderne, via une connexion par Skype. Une trouvaille franchement sublime, qui fait tout sauf gadget. Même chose avec les petits écarts pris avec Rostand. Pas dans le texte, non, on l'a déjà dit, mais dans l'habillage sonore, on dira. Un jukebox est posé dans un coin de la scène. A intervalle régulier, les comédiens viennent l'actionner. Et ce sont alors les voix de Freddy Mercury, Elton John, Edith Piaf ou, surtout, en fin de représentation, Bashung, qui résonnent. Comme autant d'odes aux exclus. Aux poètes. A la mélancolie. Débarrassé de son décorum à plumes, Cyrano n'est plus de Bergerac, mais du XXIème siècle. Il est surtout à voir, et vite, jusqu'au 28 juin au théâtre de l'Odéon, à Paris.

Cyrano de Bergerac
Théâtre de l'Odéon
Jusqu'au 28 juin 2014

15 avril 2013

"Oh les beaux jours" : Catherine Frot parfaite pour donner du sens à... l'absence de sens

On est assez loin du théâtre de boulevard, il faut avouer. C'est du Beckett après tout. Mais joué par une actrice populaire et grand public; une excellente Catherine Frot qui, seule en scène pendant 1h20, parvient à faire mieux que capter l'attention: à donner du sens à l'absence de sens.

 
Ah! Beckett. Une pièce de Samuel Beckett... J'en vois qui ont des sueurs froides. Le souvenir, forcément cruel, d'un oral du bac de français... Celui de pages qui se tournent, et de visages qui se décomposent. Mais qu'a-t-il bien voulu dire? Qu'est-ce que ces phrases bizarres racontent? Ah! ça, moi, j'en connais qui attendent toujours Godot... Qui tremblent d'incompréhension, encore, des années plus tard, quand on évoque la pièce...
Sur la scène de l'Atelier, c'est Oh! les beaux jours qui se joue. Le même théâtre de l'absurde. C'est-à-dire la même rupture d'avec les habitudes. De l'action? Comment ça de l'action?! De l'intrigue? Comment ça de l'intrigue?!
 
Catherine Frot seule en scène
 
Dans Oh! les beaux jours, il ne se passe rien. C'est normal puisque tout le sujet de la pièce, justement, c'est ce rien, cette vacuité de la vie, ce vide final qui nous attend, et ce vide partout, en attendant... Si l'on rajoute que la pièce est un long monologue d'une heure vingt, avec une seule personne sur scène, ne pouvant donc même pas se reposer sur le regard, ou la présence, même muette, d'un partenaire, on imagine le poids pesant sur les épaules de l'acteur. De l'actrice en l'occurrence. Tout dépend d'elle, de son jeu, son charisme, sa présence...
Catherine Frot, alias Winnie, prise dans les sables.
Jusqu'à la taille d'abord.
C'est Catherine Frot qui s'y colle. Une excellente Catherine Frot, qui abandonne ici un peu de son phrasé chuintant du cinéma, mais sans se départir de ce qui fait sa force. Ce petit côté pince-sans-rire, surtout. Cette façon, par un mouvement de bouche, un froncement de sourcils, de passer d'une émotion à une autre.
Et il vaut mieux qu'elle ait ce talent, d'ailleurs, puisqu'elle est statique, engluée jusqu'à la taille (acte 1), puis jusqu'au cou (acte 2). Elle joue Winnie, une femme prise dans les sables, dans un décor de plage à marée basse. Une femme qui s'enfonce inexorablement vers le néant et qui, pour patienter, ne dispose à portée de main que d'un sac, rempli de mille petites choses. Une brosse à dents, un miroir, un rouge à lèvre, une boîte à musique, un pistolet brownie. Ses seules richesses, qu'elle s'échine à sortir, palper, puis ranger, tout au long d'une journée qui n'en finit pas.

"Pas mieux, pas pis, pas de douleur, presque pas"
 
Catherine Frot, alias Winnie, prise dans les sables.
Jusqu'au cou ensuite.
Elle a son Willie, aussi, pas loin, qu'on entend - un peu - mais ne voit guère. Son mari, coincé lui aussi, de l'autre côté de la dune. Aussi mutique, celui-là, que Winnie est bavarde... Car elle parle, Winnie, elle parle beaucoup. Elle ne fait que cela. N'a que cela à faire. Ça l'aide "à tirer sa journée", comme elle dit, attendre que la nuit tombe, le sommeil vienne... Une journée de plus en moins...
Elle prie un peu - sans enthousiasme, par habitude. Elle chante et aime ça, mais en retarde toujours le moment, comme si, après ce simple plaisir assouvi il n'y avait plus rien. Elle évoque le passé, des visites anciennes - pas pour les regretter, non, pour en faire rejaillir simplement le souvenir. Elle anticipe l'avenir, aussi - la disparition de Winnie, mais jamais la sienne...
Jamais la sienne, non. Car dans ce marasme complet, ce désespoir poignant et ce vide partout, Winnie, elle, seule, reste lumineusement sereine, résolument optimiste. "Pas mieux, pas pis, pas de changement, pas de douleur, presque pas"... Telle est sa satisfaction quotidienne, petite, suffisante à son bonheur. On pourrait la dire aveugle, aussi, tant qu'il n'y a qu'elle pour ne pas se rendre compte que tout espoir est vain.
 
Capable de donner du sens à... l'absence de sens
 
C'est ici qu'éclate le talent de Catherine Frot, capable d'interpréter comme personne les fausses ingénues. Capable de déclamer un texte pas facile comme s'il l'était, facile. Capable de donner un sens à... l'absence de sens. Capable de s'abandonner tout en contrôlant tout, toujours. Capable de faire rire - sourire - quand tout, tout autour, ne réclame que des larmes, de la tristesse. Capable de colorer de gris ce qui ne devrait être que noir.
Madeleine Renaud y avait, dit-on, trouvé le rôle de sa vie. Je ne sais s'il en ira de même pour Catherine Frot, mais elle réussit déjà le tour de force de rendre intelligible le message de Beckett : si tout cela n'a pas de sens, ce n'est pas une raison pour ne pas en profiter, malgré tout, tant que ça dure... La vie, je ne sais pas, mais au théâtre de l'Atelier, ça dure jusqu'au 1er juin 2013.
 
Théâtre de l'Atelier
1, place Charles-Dullin
Paris 75018

03 février 2013

"La véritable histoire de Maria Callas" : biopic sur planches

La vie de La Callas ? Une tragédie grecque. D’une enfance modeste à une gloire éclatante. Des amours tumultueuses et des drames intimes. La véritable histoire de Maria Callas, biopic sur planches porté par des comédiens excellents, raconte tout cela.

 
Et soudain apparut la danseuse. Drapée de blanc. Tourbillonnante et gracieuse. La voir se saisir d'une chaise ou de tout autre élément de décor et, virevoltante, le déposer à l'autre bout de la scène, tandis que, dans les haut-parleurs, la voix de La Callas résonne... Rien que pour cela, La véritable histoire de Maria Callas, jouée au théâtre Déjazet, vaut le détour. Une idée tout simple, mais pourtant assez géniale, que de faire ainsi des changements de décors une partie intégrante du spectacle.
C'est peu dire, donc, si la mise en scène est réussie. Sobre et poétique. Juste ce qu'il faut. Et jusqu'au dénouement final, en forme de tragédie grecque. Mais comment conclure autrement que par une tragédie grecque, justement, quand il s'agit de La Callas?
 
Biopic sur planches
 
Emmenée par une Sophie Carrier franchement sublime, dans le rôle de La Callas adulte, et un Pierre Santini plus vrai que nature en Aristote Onassis, la pièce nous plonge au coeur du drame intime de la cantatrice : la gloire sur scène, peut-être, la reconnaissance et l'argent, sans doute, mais, en coulisses, une vie pas si drôle que ça. Des amours difficiles, un désir d'enfant jamais assouvi et une courses éperdue après le bonheur.
Question du petit Norbert, de Vidoncle-en-Plouviard : s'il est question d'une "La Callas adulte", c'est donc qu'il doit y avoir quelque part une "La Callas jeune"? Bien vu, Norbert ! Il y a bien une Callas jeune, en effet, jouée par Lola Dewaere. Une Callas marquée par quelques kilos en trop et une mère abusive. Car La véritable histoire de Maria Callas est, comme qui dirait, un biopic sur planches.
On revit tout, de sa jeunesse américaine à ses débuts sur scènes, sa rencontre avec Meneghini, son mari et surtout impresario - plus impresario que mari, d'ailleurs, et c'est bien là le drame - et, enfin, l'irruption dans sa vie d'Aristote Onassis. L'apothéose et le début de la fin. Le choc de deux Titans. Deux aimants, amants, qui s'attirent et se repoussent, fusionnent et fissionnent...
 
Très respectueux de la réalité. Peut-être trop
 
Une Sophie Carrier plus que sublime
dans des robes plus que jolies. Et inversement.
©Maxppp
Concurrencée, dans sa carrière, par la Tebaldi, qui lui fait de l'ombre et, auprès d'Onassis, par Jackie Kennedy, La Callas sombre peu à peu. C'est le déclin. C'est le destin... Peut-on être heureuse et star planétaire? Vous avez quatre heures...
Voilà pour l'histoire. La pièce, en voulant absolument coller à la réalité, a ce mérite de titiller la curiosité du béotien que je suis. J'ai dévoré les notices biographiques des uns et des autres, en sortant du théâtre. Maria, Battista, Ari, Jackie, Renata... Revers de la médaille, ce respect, quasi mystique, du sombre destin de la Diva, peut avoir quelque chose d'un brin étouffant. Si le diable se niche dans les détails, les détails, parfois, peuvent s'avérer diablement superflus.
La pièce ne prend sa dimension réelle que lorsque Maria cède le pas à La Callas, quand Lola Dewaere s'éclipse devant Sophie Carrier. Le passage de relais entre les deux comédiennes, marquant un saut dans la carrière de La Callas, est d'ailleurs l'une des scènes les plus intéressantes de la pièce, avec un jeu de miroir très bien pensé. Et une jolie mise en lumières.
Cruel pour Lola Dewaere, puisque cela laisse sous-entendre que son jeu est en dessous, par rapport à Sophie Carrier? Pas vraiment, non. Disons que ce n'est pas tant son jeu qui est en cause, que son texte. La véritable histoire de Maria Callas pèche un peu dans l'écriture. Elle se veut très classique, pour respecter au plus près le destin de La Callas. C'est, je crois, une erreur. Il aurait fallu oser trahir, un peu, juste un peu, pour se permettre plus de libertés narratives, stylistiques.
 
Le duo Pierre Santini - Sophie Carrier vraiment très bon
 
Les échanges rapides, dialogues qui s'enchaînent, ne posent aucun problème. Le talent des comédiens, leur sens de la scène et du placement, permettent d'accaparer les esprits, de capter l'attention. On ne dira jamais assez, à ce propos, à quel point le duo Pierre Santini-Sophie Carrier est merveilleux. Mais, en revanche, dès que les tirades se font plus longues, le change est plus difficile à donner. Or, toute la première partie, avec Maria jeune et sa mère (Andréa Ferréol), est justement faite de ces plus ou moins longs monologues. Ceci expliquant cela : c'est bel et bien dans sa seconde partie que la pièce décolle.
Mais elle décolle, jusqu'à la scène finale très réussie, et c'est là l'essentiel. Avec, quand même, quelques apparitions de Jackie Kennedy assez superflues. Là encore, rien à voir avec le jeu de Cécile Pallas, qui joue le rôle. C'est juste que ces scènes, voulant montrer que Jackie "vole" Onassis à La Callas, n'apportent pas grand-chose. Au contraire, même, elles ont tendance à couper le rythme.
De même que la rivalité avec "la grosse Tebaldi" n'est que suggérée, celle avec Jackie Kennedy aurait gagné à être traitée de la même manière. La pièce, raccourcie d'un bon quart d'heure, y aurait trouvé plus d'unité. Ce qui aurait fait toute la différence entre "bonne" et "très bonne".
 
 
La véritable histoire de Maria Callas
Théâtre Déjazet
41, boulevard du Temple
Métro République
Tous les soirs à 20h30, sauf les lundis. Les dimanches à 15h.
Jusqu'au 5 mai 2013 

20 décembre 2012

"A la française": Baer en caricature de lui-même

"Alors c'est ça le truc? J'ai pas d'idée alors je vais me déguiser en grosse dame, histoire d'être sûr de recueillir deux-trois rires faciles?!" Et que croyez-vous qu'il fit? Il se déguisa en vieille dame, pardi. Un court extrait faisant figure, me semble-t-il, de résumé assez parfait pour la pièce A la française, jouée et écrite par Edouard Baer, au théâtre Marigny.
Tout à jeter, alors? Non, bien sûr que non. C'est Edouard Baer qui est à la baguette, et le garçon a du talent. On le retrouve tel qu'on le connaît. Joyeusement foutraque. Donc avec des répliques bien senties et un jeu excellent mais, car il y a forcément un mais, avec aussi une légère tendance à éclipser ses petits camarades - ils sont neuf, avec lui, sur scène - et, plus grave encore, à venir masquer les trop nombreuses facilités d'écriture de la pièce.
 
Tendance recyclage
 
Pour qui a suivi un peu la carrière de Baer, on retrouve ainsi quelques bouts de ses sketchs de la glorieuse époque Canal. Et, à y bien réfléchir, le scénario a quelques similitudes, aussi, avec son film, La Bostella. Baer incarne... Edouard Baer, lequel est chargé, par le ministère des Affaires étrangères, d'organiser un spectacle pour la soirée du G20, qui se tient à Paris. Voilà trois mois qu'on l'a contacté pour cela, avec comme thème, très vague, de donner sa vision de la France. Procrastination oblige, Baer n'en a pas foutu une ramée. Et, à 24h du G20, un représentant du ministère - un bien pauvre Lionel Abelanski, guère servi par l'inconsistance de son texte - vient s'enquérir des avancées du spectacle. La pièce commence ici. Baer n'a plus le choix. Il doit s'y mettre, et rameute tous ceux qui traînent autour de lui pour organiser à la hâte cette foutue soirée. Mais comment s’y prendre ? Qu’est-ce que la France ? Que raconter ? Comment la représenter ? C’est tout l’enjeu du brainstorming qui s’installe (tempête dans le cerveau, en bon français), deux heures durant.
 
Entre les rires, le temps est long
 
Caricature assumée de lui-même, Edouard Baer est comme un poisson dans l'eau dans ce foutoir. Il surnage grâce à des envolées lyriques intéressantes, qui ont fait sa réputation, et qui sauvent l'ensemble. Qui déclenchent même, assez régulièrement, quelques rires francs.
Mais tout est dans le "assez régulièrement"... L'ennui, c'est qu'entre ces rires le temps est souvent long. Les dialogues venant conclure les différentes scènes sont parfois d'une pauvreté affligeante, et le tableau final est carrément mauvais. Ballot puisque c'est la dernière impression laissée...
Certaines scènes sont assez inexplicablement chantées. Ce qui n'apporte strictement rien, et a même plutôt tendance à venir casser le rythme. D'autant que, à part un joli brin de voix sur une chanson de Piaf de la part de Léa Drucker, les textes chantés sont franchement plats. Si quelqu'un a compris l'intérêt de ces insertions de type "comédie musicale" dans la pièce, qu'il ne se gêne pas pour me dire...
 
Faute avouée est à moitié pardonnée
 
Restent, malgré tout, les rires que j'évoquais. Ils masquent certes assez mal le vide autour, mais ont toutefois le mérite d'être là. On retient de "A la française" un foutoir franchouillard plutôt sympathique. Et, pour qui voudra aller plus loin dans l'analyse psychologique, une charmante mise en abyme d'un Edouard Baer se moquant gentiment des travers qu'on lui prête: "un gars talentueux, mais un poil paresseux et brouillon" (c'est la critique du Figaro qui, très justement, utilise ces deux termes). Baer semble en être parfaitement conscient. Et comme faute avouée est à moitié pardonnée, on peut envisager sans reculer d'aller voir "A la française"... mais à moitié prix alors.
 
 
 
A la française
De et avec Edouard Baer
Théâtre Marigny
Carré Marigny
Paris VIIIème
Jusqu'au 26 janvier 2013