03 janvier 2012

"Bruegel, le moulin et la croix" mouline dans le vide

Avec "Bruegel, le moulin et la croix", Lech Majewski s'essaie au... film sans scénario. Et c'est dommage car l'idée de départ était plutôt plaisante. Pensez-donc: donner vie à un tableau, "Le Portement de Croix", peint par Bruegel l'Ancien en 1564. Ainsi résumé sur Allociné, cela donne un "film (qui) plonge littéralement le spectateur dans le tableau et suit le parcours d’une douzaine de personnages au temps des guerres de religions." Alléchant, non? Malheureusement, Lech Majewski s'égare très vite, refusant de s'infiltrer dans la seule voie qui, pourtant, aurait pu sauver son film: partir de la grande histoire - un tableau mondialement connu - pour raconter celle de ces petites gens, Flamands anonymes du XVIème siècle, sous domination espagnole, qui n'ont laissé aucune trace nulle part, hormis sur cette peinture.
C'était cela que je m'attendais à voir. Car, bien que le sujet du tableau soit biblique (la montée du Christ vers le Golgotha, avec la Vierge Marie au premier plan), Bruegel "y a peint les hommes de son temps" ainsi que l'écrit Emmanuelle Giuliani dans La Croix. Les tuniques rouges des soldats, rappelant celles des mercenaires espagnols occupant alors la Flandre sont là pour en témoigner.
Peinture politique par conséquent, "Le Portement de Croix" se prêtait donc à mon sens à un scénario autrement plus riche que celui proposé par Majewski. D'autant que l'on y trouverait la bagatelle de 500 personnages (je dis trouverait, car je n'ai pas compté: si quelqu'un veut s'y essayer...). Soit, un choix immense pour piocher parmi quelques-uns, creuser leur vie, la développer. Raconter, en un mot.
Las, on a juste affaire à une succession de saynètes plus ou moins bien amenées. Quelques-unes sont même complètement absconses. Aucune ne se rejoint jamais, laissant le spectateur dans l'expectative. Tout juste si, avec effort, l'on comprend que les troupes espagnoles font la chasse aux Réformés. En Flandre, comme ailleurs, l'époque est aux guerres de religion... Terrain rêvé pour la narration. Mais que Majewski n'exploite pas.
D'où un film raté, alors qu'il avait entre les mains un trésor: la possibilité d'unir l'instantanéité figée de la peinture avec la magie en mouvement du cinéma. Qui n'a jamais, devant un tableau, cherché à imaginer la vie de celui ou celle qui y est représenté?
En ce moment, avec un peu de retard, je regarde la série sur les Borgia (à vrai dire, les deux séries: The Borgias, aux Etats-Unis et Borgia, sur Canal+). J'y reviendrai sans doute ici même plus longuement, mais là où je veux en venir, c'est que cette série The Borgias, excellente, utilise, elle, ces ficelles de manière bien plus efficace. Elle se sert d'autres peintures très célèbres pour aider à asseoir son récit. Je pense par exemple à La Dame à la Licorne, de Raphaël, représentant (peut-être) Giulia Farnèse, maîtresse du pape Alexandre VI, que l'on voit en train d'être peinte dans un épisode. Là, c'est malin; le scénario s'appuie sur le vrai pour promouvoir l'imaginaire. Les puristes de l'Histoire (avec un grand "H") s'arrachent les cheveux, certes, mais les amoureux des histoires (avec un petit "h"), eux, y trouvent leur compte. Avec "Bruegel, le moulin et la croix", j'ai bien peur que les deux sortent déçus de leur salle de cinéma.
Bilan: On peut s'en passer - Moyen - A voir! -Excellent - Attention, futur grand classique.
Note: 6/20

1 commentaire:

Ada a dit…

Moi je suis une grosse nullasse en histoire ("avec sa grande hache")